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Les conseils de Spokus #5 De « Dancing Baby » au « Boomer Remover » : qu’est ce qu’un mème ?

A la suite d’une faute de frappe, un Président américain écrit « covfefe » dans un tweet. Le mot, sans aucun sens, est détourné par des millions de tweets ou d’images humoristiques. Lors d’un concours photo, un internaute insère une créature inquiétante sur des images d’enfants en noir et blanc. Baptisé Slender Man, le personnage devriendra rapidement une figure mythique du folklore internet, décliné en montages photo, en récits etc.

Qu’ont en commun ces exemples ? Ils décrivent la naissance de mèmes. Le mème (de « mimema », ce qui est imité, et « gène ») est un concept développé par Richard Dawkins en 1976. « Dans son livre, The Selfish Gene, Dawkins postule que, tout comme les gènes transmettent des caractéristiques biologiques, il existe des éléments culturels qui se transmettent d’une personne à l’autre et sont, là encore comme les gènes, soumis à des mutations. » explique Le Monde. « Avec le développement du Web, le mot acquiert un sens plus restreint dans le langage courant : celui d’un objet culturel, le plus souvent humoristique, qui se diffuse très vite au sein d’une communauté en ligne, chacun des membres de cette communauté pouvant se réapproprier l’objet et en créer sa propre version. »

« Dancing Baby » (1996), un des premiers mèmes

Si vous êtes né dans les années 80, vous connaissez sûrement Ally MacBeal. Cette avocate fantasque est l’héroïne d’une série éponyme, mettant en scène la vie d’un cabinet d’avocats de Boston, et diffusée de 1997 à 2002. Un des éléments caractéristiques de la série est la mise en scène des hallucinations cartoonesques d’Ally. L’une d’elle prend la forme d’un bébé qui se trémousse au rythme d’ « Hooked on a Feeling » des Blue Swede.

Savez-vous que ce bébé en image de synthèse est une référence à un des tout premiers mèmes Internet ? La vidéo « Dancing Baby » a effectivement été développée en 1996 par deux animateurs 3D, Michael Girard et Robert Lurye avant d’être compressée en GIF. Répandue dans le monde entier, l’image est rapidement détournée par les internautes pour donner naissance à d’autres « babies » : « Kungfu Baby », « Rasta Baby » … etc. Puis, les références à ce bébé animé font leur apparition dans des séries télévisées, Ally MacBeal (1998), mais aussi les Simpsons (2000) sous la forme d’un « Dancing Jesus ».

« Boomer Remover »

On a là les caractéristiques d’un mème : un élément bref, devenu viral et faisant l’objet de nouvelles créations. Le concept de mème s’applique aussi à de simples mots ou expressions. C’est le cas par exemple de « Boomer Remover », surnom, teinté d’humour noir, donné au coronavirus par certains Millenials (génération née dans les années 2000). « Boomer » désigne la génération « baby-boom » soit les adultes nés entre 1945 et 1965. Ce mot se retrouve dans le célèbre « OK Boomer » qu’adolescents et jeunes adultes adressent à des interlocuteurs plus âgés, sur les réseaux sociaux notamment, afin de discréditer leur parole ou de s’en moquer. Une manière de dire : « Tu parles du point de vue d’un baby-boomer », soit d’une génération, insouciante et privilégiée par les années d’après-guerre, à laquelle les Millenials associent les désordres économiques et écologiques actuels. « Boomer Remover », c’est le « tueur de boomer », en référence au fait que le coronavirus touche en priorité les plus âgés.

« Coffin Dance »

Non moins teintée d’humour noir, le mème « coffin dance » illustre de manière encore plus forte la créativité des internautes, et les infinies possibilités des mèmes. « Coffin dance » associe une vidéo d’accident, sur un air de dance music, à des images d’Africains de l’Ouest en train de danser, un cercueil sur les épaules. A partir des mêmes éléments – des images de spectacles funéraires tournées au Ghana et au Nigeria ; une musique de Tony Igly – les internautes ont créé une infinité de montages débutant tous par un « epic fail » (vidéo de chutes ou d’accidents « épiques »).

La figure des danseurs-porteurs de cercueils a par « mutation » (si on suit la métaphore de Dawkins) donné naissance à de nouvelles images virales. Les Africains vêtus de noir sont devenus un nouvel avatar de la faucheuse, apparaissant dans l’hôpital où serait soigné Kim Jong-Un, après des récents ennuis de santé :

« Neurchis » de mèmes

Vous l’aurez compris, l’humour, noir ou absurde, est l’ingrédient principal des mèmes. Leur but premier est de divertir, et les amateurs de ces contenus viraux se rassemblent sur des groupes de « neurchis » (chineur, en verlan) afin de partager leurs trouvailles ou créations, souvent autour d’un thème. Les bibliothécaires ont ainsi leur groupe « Meme Your Library », citons également « Startup autonome » (mèmes communistes) ou encore « Complots faciles pour briller en société » (parodies de mèmes complotistes) qui détournent des mèmes connus du tout Internet en y intégrant des éléments propres à une communauté ou problématique précise.

Dans ces deux derniers exemples, les mèmes sont une manière de faire passer des messages politiques ou de démontrer l’absurdité de certaines thèses complotistes, avec humour et de manière plus efficace qu’un long discours !

Si vous voulez en découvrir plus sur les mèmes et leur histoire, allez faire un tour sur Know Your Meme, encyclopédie (en anglais) inépuisable sur le sujet.

Quant à moi, je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour un dernier numéro des conseils de Spokus !

Eymeric Manzinali

Spokus

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